Le kan-ha-diskan, une spécificité bretonne

Le "kan-ha-diskan", chant et contre chant en breton, est une forme spécifique à la Haute-Cornouaille (Centre Bretagne). Exécuté en duo, il repose sur l'alternance entre deux chanteurs qui juxtaposent leur voix sur les derniers mots du couplet ce qui produit un effet dit "de tuilage", comme le montre cette transcription.

Transcription du chant exécuté par le couple Roignant à Gouézec en 1939 (n°d'inventaire MNATP 43.5.157).
Transcription du chant exécuté par le couple Roignant à Gouézec en 1939 (n°d'inventaire MNATP 43.5.157).

Le kan-ha-diskan, chant et contre chant en breton, est une forme spécifique à la Haute-Cornouaille (Centre Bretagne). Exécuté en duo, il repose sur l'alternance entre deux chanteurs qui juxtaposent leur voix sur les derniers mots du couplet ce qui produit un effet dit "de tuilage", comme le montre cette transcription.

Une découverte fortuite

La première captation de kan-ha-diskan est effectuée, presque par hasard par les membres de la Mission de folklore musical en Basse-Bretagne (accéder à la page), le 20 août 1939 à Gouézec (Finistère). 

Claudie Marcel-Dubois, l'abbé Falc'hun et Jeannine Auboyer sont alors avec Laurent et Marie-Jeanne Roignant (noté par erreur Le Rognant dans le carnet d'enquête) qui chantent pour eux cet air à danser: Eur zulvez diouz ar mitin (Un dimanche matin, MUS1943.005.157). A l'écoute, ce chant semble être exécuté de façon un peu atone, probablement en raison de l'absence de danseurs, ou bien parce que l'appareil à enregistrer, qui fonctionnait sur batterie là où il n'y avait pas l'électricité, était un peu poussif au moment de la captation.

Quoiqu'il en soit, cet enregistrement constitue un bel exemple de ce kan-ha-diskan que Marcel-Dubois ne semblait pas connaître, pas plus que l'abbé Falc'hun, natif des environs de Brest, en Finistère nord, où cette façon de chanter n'était pas en usage.

portrait de M. Roignant
Laurent Roignant
(cliché Jeannine Auboyer, Mucem Ph.1940.002.359)
Mme Roignant
Son épouse Marie-Jeanne
(cliché Jeannine Auboyer, Mucem Ph.1940.002.363)

 




 

 

 

Falc'hun, qui s'entretient en breton avec les informateurs, entend donc probablement pour la première fois l'expression "kan ha diskan" qu'il traduit logiquement par "chant et déchant", le préfixe dis- correspondant au dé- du français.

Dans ses notes, reprises a posteriori en vue d'une édition de l'enquête, Marcel-Dubois décrit le kan-ha-diskan de la façon suivante: "chacun à tour de rôle dit un couplet mais chaque fois reprend à l'unisson deux notes du couplet précédent ". A dire vrai, ce n'est pas le couplet mais la phrase qui est répétée, comme on l'entend bien (réécouter le chant), et d'autant mieux si on s'appuie sur les illustrations ci-dessous, précisément la première phrase du premier couplet, Eur zulvez diouz ar mitin me oa  lenn va leorioù  (Un dimanche matin, je lisais mes livres).

transcription phonétique du chant 43.5.157
Transcription phonétique par F. Falc'hun des deux premiers couplets du chant interprété par le couple Roignant (n° d'inventaire MNATP MUS1943.005.157)
deux premiers couplet du chant 43.5.157
​Traduction par F. Falc'hun des deux premiers couplets du chant interprété par le couple Roignant (n° d'inventaire MNATP MUS1943.005.157)

 

 

 

 

 

 

 

Le diskaner, en l'occurrence Marie-Jeanne Roignant, avant de la répéter seule, entre dans le chant avec le kaner (son mari) dès le dernier mot (leorioù, livres). Puis le kaner se remet à chanter avec le diskaner à partir du même mot (leorioù) et continue, seul, avec la phrase suivante ('m oa klevet al lapoused o kana war ar bodoù,  "J'entendais les oiseaux qui chantaient sur les buissons"). Puis Marie-Jeanne Roignant entre à nouveau dans le chant, sur le dernier mot (bodoù, buisson) de cette seconde phrase. L'effet de tuilage se fait donc deux fois, sur leorioù puis sur bodoù. Cela dit, la liberté est assez grande car au deuxième couplet, le tuilage se fait sur la dernière syllabe du dernier mot de la phrase (kleze, épée).

Le musicologue Louis-Albert Bourgault-Ducoudray (1840-1910) semble être le premier à avoir décrit, en 1885, cette technique de "tuilage" dans la publication de ses "Trente mélodies populaires de Basse-Bretagne" , des airs notés auprès de chanteurs et chanteuses qu'il avait ensuite harmonisés. Au sujet du kan-ha-diskan, il précise que "la présence obligée de deux chanteurs n'a pas pour but de présenter le motif sous forme de duo, mais de rendre la fatigue moins grande en la divisant".

Revenons à la rencontre avec le couple Roignant à Gouézec en août 1939. Jeannine Auboyer qui tient le journal de route apporte un complément d'informations ethnographiques:
"Aujourd’hui nous sommes retournés à Gouézec où nous avons enregistré, photographié et pris des notations musicales et linguistiques. Nous avons pris en particulier Mme Caro, M. et Mme Le Rognant. Ces deux derniers ont chanté en alternant ce qu’ils appellent "chanter et déchanter", en breton "kana ha diskana" ; ils nous ont raconté que c’était une formule courante pour les marches [cortège de noces] et qu’un ivrogne invétéré du pays ne consentait à rentrer chez lui que si sa femme l’accompagnait en déchantant''

 Au-delà de l'anecdote (notons la pointe humoristique de J. Auboyer qui joue sur la polysémie, en français, du terme déchanter), cette information est intéressante car elle montre que le kan-ha-diskan occupait jadis une place centrale dans la vie quotidienne, et pas seulement festive, du milieu paysan. La raréfaction du kan-ha-diskan (et en général du chant, comme partout dans les campagnes françaises) s'amorce après la Grande Guerre : elle va de pair avec la disparition des occasions de chanter, parmi lesquelles le moment de détente après les travaux collectifs, les veillées, etc.

Le kan-ha-diskan dans les collectes de Marcel-Dubois et de Pichonnet-Andral

On regrette que les enquêteurs n'aient pas plus enregistré auprès des Roignant pour avoir la suite de ce chant: le répertoire du kan-ha-diskan, quand il sert à danser la gavotte ou le plinn par ex., se constitue en une suite composée de 3 parties, le ton simpl, le tamm kreizh (morceau du milieu, lent, permettant aux danseurs de se reposer) et le ton doubl, que l'on peut entendre plus bas. 
On peut faire l'hypothèse que les Roignant n'avaient pas chanté depuis longtemps et qu'ils ne se rappelaient que de ce chant-là. Les enquêteurs n'ont sûrement pas omis de leur demander s'ils en connaissaient d'autres car une seconde captation a été faite auprès de Laurent Roignant qui s'est lancé, seul, dans un chant sur les paroles duquel il hésite, mais qu'il conduit néanmoins à son terme (MUS1943.005.158, Ben berrik, kamaradez, A ce soir mon amie). 

Le caractère fortuit de la découverte peut suffire à expliquer que Marcel-Dubois n'ait pas cherché sur le moment à l'approfondir, alors même que, trois jours après sa rencontre avec les Roignant, Falc'hun, Auboyer et elle-même se trouvaient à Scrignac et à La Feuillée, hauts-lieux du kan-ha-diskan.
C'est, bien des années plus tard, que s'est présentée une nouvelle occasion d'en réentendre et alors de mieux prendre la mesure de l'importance comme de l'intérêt de ce type de chant.
À l'été 1952, Marcel-Dubois et Pichonnet-Andral, qui la seconde depuis fin 1945, se trouvent non pas en Centre Bretagne mais à l'île de Batz et dans ses environs (voir la page de l'enquête). À Morlaix (Finistère), elles croisent deux membres du cercle celtique de la ville, par ailleurs mari et femme, tous deux originaires des monts d'Arrée finistériens 
(voir la page de l'enquête).

Francis Carrec (né en 1908 à Bolazec) et son épouse Catherine (née Poyet à Poullaouen en 1909) se sont rencontrés à Morlaix qu'ils ont rejoint pour trouver du travail. Bons chanteurs, ils sont enregistrés à cinq reprises par les ethnomusicologues. On entend ici une marche (MUS1952.024.103, Chilaouet holl Bretonned (Ecoutez tous,  Bretons). La voici chantée sur un air différent: cette fois, c'est Catherine Marrec qui mène (MUS1952.024.104). On peut encore entendre les mêmes interprètes dans Me am oa bet ar boneur (J'ai eu le bonheur), un air à danser (MUS1952.024.109).

La relance du fest-noz (bal de nuit, fest-deiz quand il a lieu le jour) attribuée à Loeiz Ropars (1921-2007) a contribué à populariser la forme à danser du kan-ha-diskan et lui a permis de perdurer jusqu'à nos jours. Ropars était un militant culturel très actif, qui s'est formé à la bombarde (on peut l'entendre et le voir, à cet endroit) et au chant. Il aurait d'ailleurs été, ​​​à notre connaissance, le premier à avoir été enregistré pour une maison d'édition phonographique («Folklore à travers le monde», Club national du disque, CND 1004), chantant avec Yves Lejeune au Festival de folklore de Biarritz, à la mi-juillet 1953 (présenté sur ce site: accéder à la page), mais seul l’appel à la danse figure sur ce disque, alors qu'il a chanté, avec Yves Lejeune pour le MNATP le pach-pi (passe-pied) suivant, MUS1953.009.009. Une semaine plus tard, les deux chanteurs ont été enregistrés aux Fêtes de Cornouaille, à Quimper, exécutant une "dañs ar podou fer" que le disque Mouez Breiz 3302 (Fêtes de Cornouaille) a immortalisée.

Loeiz Ropars organise en 1954 à Poullaouen (Finistère), avec le cercle celtique local dont il est une des personnalités marquantes, un concours de chant dont le succès l'autorise à réitérer l'aventure l'année suivante. Invitées à cette édition de 1955 (cliquer pour voir la page), Marcel-Dubois et Pichonnet-Andral enregistrent de très bons chanteurs et chanteuses, particulièrement représentatifs de ce type de chant, et enrichissent ainsi notablement les collections sonores du musée.

Parmi ces chanteurs, Loeiz Ropars lui-même (accompagné cette fois d'Herri Rumen, pour un plinn intitulé O tont d'ar ger deus e Rostrenn, "En rentrant de Rostrenen", MUS1955.015.089), ainsi que plusieurs des kanerien (chanteurs) et kanerezed (chanteuses) inscrits au concours. Parmi eux:
- Pichon, de Poullaouen, et Jézéquel, de Plañvel, qui exécutent une suite introduite en breton par Loeiz Ropars (il donne le titre de chaque morceau et parle de premier, tam kreizh et dernier) MUS1955.015.022, 023, 024. Ce duo a obtenu la 5e place dans la catégorie Ar re yaouank (les Jeunes);

Extrait du Télégramme du 31 octobre 1955 (scan FRAN_0062_1788_L.jpg)
Extrait du Télégramme de Brest en date du 31 octobre 1955 (Archives nationales, 20130043/63, scan FRAN_0062_1788_L.jpg)


- le couple Le Bris, Jean-Marie et Maria (née Cornec), de Scrignac, qui exécute aussi une suite gavotte (MUS1955.015.034, 035, 036): il est classé deuxième dans la catégorie des Anciens (Ar re goz);
- Catherine Guern et Marie Boudehen, de Plouyé, lauréates dans la catégorie des Anciens. Elles ont raconté au journaliste du Télégramme de Brest (article paru dans l'édition du 31 octobre 1955) le plaisir qu'elles ont eu à redonner ces "vieilles chansons" qu'elles n'avaient pas chantées depuis longtemps. Sans doute les avaient-elles entendues et apprises par immersion, dans leur jeunesse, à l'époque où le kan-ha-diskan constituait la façon "naturelle" de se distraire et de raconter en chantant divers événements. Elles chantent ici le tamm kreiz d'une suite gavotte, MUS1955.015.084.

Catherine Guern (à droite) et Marie Boudehen, cl.Marcel-Dubois (scan FRAN_062_1595_L.jpg)
Marie Boudehen (à gauche) et Catherine Guern (à droite) photographiées par Claudie Marcel-Dubois (Archives nationales, 20130043/63, scan FRAN_062_1595_L.jpg)

 

Pour en savoir plus...
- DEFRANCE Yves, "Le kan-ha-diskan. A propos d'une technique vocale en Basse-Bretagne", dans Cahiers d'ethnomusicologie, 1991/4, p. 131-154 (télécharger).
- GUILCHER Jean-Michel, 1963, La tradition populaire de danse en Basse-Bretagne, Paris, Mouton, 1976. [1re éd. 1963].
- GUILCHER Jean-Michel, 1981, « Régions et pays de danse en Basse-Bretagne », dans Le monde alpin et rhodanien, 1981, p. 33-47 (télécharger).
- GUILCHER Yves, 2011, "Les renouvellements du kan-ha-diskan et de la dañs-tro du Finistère aux Côtes d'Armor" dans Loeiz Roparz Le rénovateur du fest-noz, textes réunis par Jefig Roparz, Brest, Emgleo Breiz/Al Leur Nevez, 2011, p. 85-101.
- Livret du CD "Pays Montagne, chanteuses et chanteurs de tradition, 1916-1978", éd. Dastum.

Rédactrice: Marie-Barbara Le Gonidec
Remerciements à Gilles Kermarc et à Dastum.