Carlito Oyarzun, témoin de la vie et des traditions bayonnaises
Dans le cadre de l'enquête au Pays Basque nord de 1947, Claudie Marcel-Dubois et Maguy Pichonnet-Andral ont l'occasion de rencontrer un personnage haut en couleur: Carlito Oyarzun (1870-1952). Celui-ci va chanter, raconter des histoires, imiter les cris des marchands des rues de Bayonne, des enregistrements inhabituels sortant du champ de la "musique traditionnelle", et évoquer la tradition de San Pansar, "figure" du Carnaval de Bayonne.
Carlito Oyarzun
Agé de 77 ans au moment de l’enquête, il fut le témoin de la vie et des traditions bayonnaises. Né à Bayonne dans une famille originaire d’Espagne et mort toujours à Bayonne en 1952, Charles-Louis-François Oyarzun plus connu sous le nom de Carlito Oyarzun fut l’un des bayonnais les plus connus et les plus appréciés pendant des dizaines d’années. Une des rue de la ville porte d’ailleurs son nom pour en garder vivant son souvenir.
Toute sa vie il fut un observateur des us et coutume de sa ville. Sa famille et lui tiendront le grand et célèbre magasin de tissus et vêtements « OYARZUN » au 38 de la rue Victor Hugo. Mais il fut surtout connu comme un comédien amateur de très grand talent, chanteur compositeur et parolier, chansonnier, auteur et metteur en scène de très nombreuses « Revues bayonnaises »,il fut aussi un poète, et un défenseur de la langue gasconne et de ses particularismes bayonnais. Il avait à peine 6 ans en 1866 quand il joua son premier rôle de théâtre.
En 1931, son ami le chanoine Lamarque dit Peillic publiera ''De 1870 à 1930. Souvenirs de Carlito Oyarzun comédien amateur'', cet ouvrage retrace la vie très riche de ce passionné de talent qui consacra sa vie en complément de son travail à l’animation culturelle de tout le Sud-ouest. Je conseille à ceux qui veulent découvrir ce célèbre bayonnais de lire l’article que lui consacre Léon Herran en 1980 dans son Livre ''Mon vieux Bayonne'' ou plus récemment en 2011 et 2012 Jean-Philippe Ségot dans l’article ''Carlito le plus grand des artistes amateurs'' de La Revue l’Echauguette (n° 21, 22 et 23).
Toute sa vie Carlito Oyarzun se produisit avec un profond désintéressement financier toujours au profit d’œuvres charitables. Durant la guerre de 14-18 il se dépensa sans compter pour animer des spectacles auprès des soldats blessés dans les divers Hôpitaux de la Région ce qui lui vaudra de recevoir la Croix de chevalier de la Légion d’Honneur. Ma grand-mère Infirmière bénévole à l’Hôpital à la fin de la guerre de 14-18 s’en souvenait et me parlait souvent de lui. Sa célébrité le mènera d’ailleurs à se produire à San Sébastien devant le Roi d’Espagne ou diverses autres têtes couronnées en voyage dans nos régions.
En 1926, il participa avec 40 autres personnalités locales à la création de « l’Académie Gascoune de Bayonne ». Durant les 26 dernières années de la vie de Carlito Oyarzun, cela fut une véritable fontaine de jouvence pour lui, il s’y investira beaucoup. Il en fut d’ailleurs le Directeur jusqu’à sa mort en 1952. Académie qui continue d’avoir pour buts la recherche et le maintien de tous les usages et traditions bayonnaises et du Val d’Adour maritime, et en particulier de la langue gasconne parlée sur ces territoires.
Les "cris" des marchands de rue
Les enregistrements, très courts, inventoriés MUS1947.6.187.1 à MUS1947.6.190.1 - sont donnés ici dans leur intégralité. Pour ne pas alourdir le texte, nous donnons le chiffre de la dernière référence.
Carlito Oyarzun nous fait entendre le marchand de vanille (187.1), le marchand de papier à lettres (187.2), le Père François marchand de savon (187.3 ), le marchand de chipirons (187.4), le marchand de châtaignes (187.5), les marchandes de sardines (187.6), les cascarottes, marchandes de poissons (187.7), les marchandes de fruits de la saison (187.8 ), la marchande d’oiseaux (187.9), les rétameurs de casseroles (187.10), la marchande de chiffons (188.1), Isabeline, la marchande de riz (188.2), les marchands de pâtés (188.3), la marchande de caillé et de beurre (188.4), le raccommodeur de parapluies (188.5), la marchande de cuvettes (188.6), le repasseur de ciseaux (189.1), le raccommodeur de faïence et porcelaine (189.2), le raccommodeur de paniers (189.3), le marchand de légumes aphone - suivi d'autres cris (189.4), la marchande de piments (189.7) et la protestation de la marchande contre celle qui n’a pas payé ses piments! (189.8).
Certains marchands de rue, au caractère probablement "pittoresque" ont retenu l'attention d'auteurs locaux. C'est le cas d'Isabeline, la marchande de riz dont Carlito Oyarzun a imité le cri (voir plus haut). On entend ici ce dernier exécuter un texte de Pierro Rectorau au sujet de cette marchande (MUS1947.6.190.1).
La tradition carnavalesque de san Pansar
Le témoignage de Carlito Oyarzun offre de nombreux éléments typiques de cette tradition au moment où les organisateurs de la ville Bayonne cherchent à relancer les aspects festifs du carnaval. Connue en France depuis le milieu du Moyen-âge et attesté à Bayonne depuis 1587, la tradition de Saint Pansart (Zan Pantzar en basque, San Pansar en gascon bayonnais) est une forme de théâtralisation de la période carnavalesque. Elle bénéficie d’une extraordinaire vitalité et longévité jusqu’à aujourd’hui. Ce carnaval a fait l'objet d'une fiche d'inventaire au titre du patrimoine culturel immatériel (télécharger le pdf ici).
San Pansar est, depuis des siècles le personnage central du Mardi gras et du Mercredi des Cendres. Il est promené, jugé et condamné comme un bouc émissaire marquant le passage de l’Hiver au Printemps. Voici la chanson qui lui est consacrée, interprétée par Carlito Oyarzun (MUS1947.6.177.2).
Un précieux témoignage en gascon
Dans le récit donné à entendre sur les deux enregistrement ci-dessous (la durée d'une face de disque à gravure directe utilisé à l'époque ne dépasse pas 4 minutes) Carlito Oyarzun décrit ce qu’était à la fin du XIX siècle une véritable mascarade hivernale aux aspects et attitudes sauvages ainsi que des personnages très typés.
MUS1947.6.178 (le récit sur le carnaval commence à partir de 1’38)
À Bayonne, le lendemain du Mardi Gras, c'est-à-dire le Mercredi des Cendres, un cortège s’organisait pour promener en ville San Panzar et prononcer sa condamnation à mort.
Ils étaient quelques mandahérous, nommés « les députés des arcades » , chargés de cette mission difficile (Couente). C’était aussi et surtout une réjouissance publique.
Il y avait Capulet, Poilut, La Paumelle, Capdehourat (Tête de trou), Benesse, Paltort (Pieu tordu), Tyitoun, plus une autre demi douzaine de types du même acabit.
San Panzar était personnifié par un mannequin qui avait un ventre (pamparre) de trois mètres de ceinture.Il était habillé d’un vêtement un peu démodé, pantalon, gilet, jaquette, chemise blanche, et une grande cravate rouge.
Son visage était en carton pâte, bouffi, avec une trogne de poivrot (briagumi). Les cheveux étaient faits d’étoupe, et sur la tête (dans le texte la culhe, c'est-à-dire la citrouille) , il portait un chapeau de soie haut de forme, ou un melon.
On l’asseyait sur un grand fauteuil. Ce fauteuil reposait sur une plateforme en bois. Cette plateforme comportait deux brancards et était portée sur les épaules par quatre mandahérous déguisés en femmes, avec de vieux cotillons déchirés (espérécats) et rapiécés (pédaçats), de vieux corsages troués , et ils étaient coiffés de hauts de forme cabossés : quatre cascants (souillons, déguelasses..)
Devant eux marchait un autre cascant qui portait en guise de tambour un grand récipient vide en fer blanc et il frappait dessus à tour de bras avec un manche à balai. C’était Benesse.
Il était précédé d’un imposant personnage, habillé en commissaire de police. Pantalon à bande d’argent, habit à la française, écharpe tricolore, médailles sur la poitrine fabriquées avec des couvercles de pots de pommade, chapeau bicorne avec cocarde, le visage peint à l’ocre rouge, cet autre cascant était Capulet.
MUS1947.6.178 (suite et fin)
Six autres cascants chinaient de la menue monnaie (pialhous) aux spectateurs de ce cortège qui partait de l’abattoir de St Esprit et qui s’arrêtait à la place, au Réduit, aux Cinq Cantons, au Panecau, et en d’autres coins de Bayonne. Et les cascants de chanter, les uns sur les autres :
« Il a mangé tous les boudins, les saucisses et le jambon
Adieu pauvre, pauvre, pauvre, Adieu pauvre Carnaval
San Panzar était un brave homme, mais c’était un sacré soulard (briagas)
Adieu Pauvre Carnaval
Les porteurs déposaient enfin San Panzar à terre, et Capulet, après avoir salué le peuple, le bicorne dans la main droite, lisait à haute voix la sentence condamnant San Panzar à être noyé dans l’Adour, depuis le haut du Pont St Esprit pour avoir fait bombance (gauchère) les jours de Carnaval, en dévorant (hartant) toutes les saucisses , boudins et le jambon de Bayonne, et avoir bu un baril de vin de 50 litres.
A cinq heures de l’après-midi, San Panzar était noyé, et les cascants s’en allaient boire le produit de leur quête à l’auberge de la rue des basques appelée «À l’Espagnol ». Il se prenaient une peau à faire faire crever de honte tous les ivrognes de la création, et terminaient la fête à « La Pichore » (Il est amusant de noter que cet endroit, qui était en fait l’annexe de l’Hôtel de Police à St Esprit, servait de cellule de dégrisement. La pichore étant le lisier utilisé par les maraîchers pour amender les champs, on imagine l’odeur qui devait y régner…Et ce lieu est depuis les années 1930 le siège de l’Académie Gasconne de Bayonne ) Ils y était jusqu’au petit matin à l’abri de la pluie et du vent du nord… San Panzar est mort.
Quelques mandrins ont essayé de le faire revivre. Mais le feu sacré a manqué, et le passage du pauvre ventru a laissé le public bien froid. L’an prochain, je ne sais pas si nous le reverrons encore une fois…
Pauvre San Panzar, tu étais un lascard plein (hart) du soir à l’aurore
A la mi-journée, tu étais saoul muet
A la nuit, tu avais trop bu
Ta panse était enflée d’avoir fait trop de bon repas (cracades)
Mais maintenant c’est bien fini
Dans l’Adour tu as fait le plongeon
Bibliographie
- Truffaut, Thierry, 2005. Joaldun et Kaskarot. Des carnavals en Pays basque. Donostia, Elkar.
- Truffaut, Thierry, 2011. Vers un inventaire des traditions carnavalesques et hivernales de la province du Labourd. Vitoria/Gasteiz, Fondation José Miguel de Barandiaran, n°15.
- Truffaut, Thierry et Lekumberri, Terexa, 2020. La tradition carnavalesque de Zan Pantzar (Saint Pansart) en Pays-Basque. Paris,Ministère de la Culture, Fiche d’inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel français, N° de la fiche 2020_67717_INV_PCI_FRANCE_00475, 54 pages, Identifiant ARKH ark:/67717/nvhdhrrvswvksnr (télécharger le pdf ici)