L'art du bertsu, chant improvisé du Pays Basque

Le chant improvisé, bertsu, est, de longue date, pratiqué au Pays Basque. Les deux ethnomusicologues du MNATP ont eu l'occasion de rencontrer, entre autres, deux fameux chanteurs, Teodoro Hernandorena et Mattin Treku, auxquels cet article est consacré.

Annonce des concours de Bertsulari de 1958, à Urrugne, le 13 avril, à Paris, le 18 mai (FRAN_0011_08547_L)
Annonce des concours de Bertsulari de 1958, à Urrugne, le 13 avril, à Paris, le 18 mai (FRAN_0011_08547_L)

Le chant improvisé, bertsu, est, de longue date, pratiqué au Pays Basque. Les deux ethnomusicologues du MNATP ont eu l'occasion de rencontrer, entre autres, deux personnalités, Teodoro Hernandorena et Mattin Treku, auxquels cet article est consacré.

Teodoro Hernandorena (1898-1994)

Hernandorena est né dans le même village que le célèbre bertsulari Pedro Otaño. Il a tout de même dû se réapproprier ou du moins perfectionner sa pratique de l’euskara, un peu délaissée dans les milieux bourgeois de l’époque. Cette passion pour sa langue maternelle et pour son pays ne le quittera jamais. A côté de ses études de médecine, il s’engage très tôt en politique et devient proche du lehendakari (président du gouvernement basque) Agirre. Il est également impliqué culturellement. Il s’intéresse notamment à la pelote. On lui doit d’ailleurs un jumelage qui persiste encore entre les équipes de rebot de Billabona (Gipuzkoa) et celle d’Hasparren (Labourd).
Comme son père, il devient médecin. Il se marie le 10 janvier 1929 à Donostia et aura 8 enfants.
Il réalise en 1933 Euzkadi, premier film documentaire sur la politique basque. Ce film a malheureusement été définitivement perdu, brûlé à Donostia par les troupes franquistes en 1936. En 1953, lors de l’Euskararen eguna à Paris, Teodoro Hernandorena avait suggéré que soit réalisé un "film basque, destiné à tous nos compatriotes dispersés à travers le monde". Dans l’assistance, André Madré, militaire de carrière originaire de Hasparren, s’empare de l’idée et réalise Gure sor lekua, premier film en basque. Pour l’anecdote, le film qu’on croyait également perdu a été retrouvé par Josu Martinez, mais le son de la bande n’a pu être récupéré. Le premier film en basque est donc devenu… muet.

Son centre d’intérêt le plus fort reste le "bertsularisme". Il est déjà présent pour l’organisation du grand concours de 1935 aux côtés de Aitzol (concours servant entre autres à faire peau neuve au bertsularisme en remplaçant le truculent ancien Txirrita issu du milieu agricole, par le jeune citadin  Basarri, soigné et proches des instances politiques abertzale du moment).

Dès 1937, Hernandorena doit fuir le régime franquiste et s’installe en Iparralde. Il se rend vite compte du peu d’intérêt que porte le Pays Basque nord au bertsularisme. Il s’engage donc dans la voie de la reconquête et parcourt tous les villages à la recherche du moindre versificateur. De cette quête seront issus  les premiers concours organisés après-guerre:

  • 1946: Donibane Lohitzune (Saint Jean-de-Luz), Hazparne (Hasparren)
  • 1947: Ezpeleta (Espelette), Donibane Garazi (Saint Jean-pied-de-Port)*, Donibane Lohitzune (Saint Jean-de-Luz)
  • 1949: Sara (Sare), Luhuso (Louhossoa), Urruna (Urrugne)
  • 1950: Donibane Lohitzune (Saint Jean-de-Luz)
  • 1951: Baigorri (Saint Etienne de Baigorry)
  • 1952: Sara (Sare)
  • 1953: Luhuso (Louhossoa), Baigorri (Saint Etienne de Baigorry)
  • 1954: Hazparne (Hasparren)

Dans le livre Odolaren mintzoa, Xalbador avoue qu’il doit en grande partie sa popularité à M. Hernandorena. Après la guerre, lorsque ce dernier commence sa recherche de bertsulari en Iparralde, il découvre Xalbador et le convie au concours de Saint-Jean-de-Luz. Cela aurait eu une grande importance pour lui. Selon Xalbador, le Pays Basque a connu Mattin et lui-même grâce à Hernandorena. Le Musée des ATP a enregistré le concours organisé le 8 septembre 1947 à Saint Jean-Pied-de-Port.

En 1957-1958, un grand concours de bertsu est organisé. Les éliminatoires ont lieu en 1957 à Espelette et à St Jean-Pied-de-Port (Donibane Garazi). La finale aura lieu le 13 avril 1958 à Urrugne. Un mois plus tard, les 4 premiers bertsulari de la finale d’Urrugne (Uztapide, Basarri, Mattin et Xalbador) se retrouvent à Paris, comme l’a rêvé Hernandorena. Cette journée du 18 mai 1958 fut l’objet d’une grosse campagne de communication (pour l’époque) en direction de tous les basques exilés mais aussi des grandes écoles et autres instances susceptibles d’être intéressées par ce particularisme basque. C’est également la première fois que des bertsulari apparaissent sur des écrans de télévision. Il est noté que Teodoro Hernandorena devait prononcer une conférence sur le "bertsularisme" la veille, le 17 mai 1958, à la maison des basques de Paris (coupure de presse du Sud Ouest FRAN_0011_08550).
Le lendemain du concours, soit le 19 mai 1958, un enregistrement est également effectué par Claudie Marcel-Dubois au Musée des ATP, en présence de Teodoro Hernandorena, Mattin, Xalbador et Uztapide.

Teodoro Hernandorena passe les dernières années de sa vie à Hondarribia (Fontarrabie) et décède à Saint Jean-de-Luz en 1994. De multiples hommages lui ont été rendus de son vivant (pelote, bertsu,…). Un concours annuel primant les jeunes bertsulari porte d’ailleurs son nom: Hernandorena saria.

 

Mattin Treku dit "Mattin"  (1916-1981)

Mattin est né à Ahetze le 11 novembre 1916, le jour de la saint Martin (d’où son prénom). Né à la maison Harrieta, il s’installera à Moulienia en 1940 avec sa famille et y vivra jusqu’à sa mort avec Mari Olandegi sa femme et son fils Pantxoa. Après 6 années difficiles à l’école (l’apprentissage du français n’était pas sa première motivation), il se mit à travailler avec son père qui aidait un ancien en s’occupant de sa ferme.
Il découvrit ainsi très tôt l’ambiance des bistrots qu’il apprécia tout de suite. Père et fils aimaient chanter; les deux avaient d’ailleurs de belles voix. 
Il aimait les bertsu depuis toujours, disait-il. Le bertsulari Mattin Gariador n’était-il pas le cousin de sa mère? Au cours d’un repas à Arcangues, l’abbé Moulier ("Oxobi") l’entendit chanter et jouer avec les mots. Il décida alors de lui apprendre les première bases du "bertsularisme" (la rime, les syllabes, le choix des mélodies...).

A 17 ans, Mattin se rendit aux fêtes de Sare, déjà très réputées à l’époque, pour écouter les bertsulari. Il écouta le seul bertsulari présent, Panpale Larralde de Luhuso (Louhossoa). Celui-ci critiquait précisément les jeunes qui préféraient boire et s’amuser plutôt que de participer aux joutes verbales. Mattin, poussé par ses amis, monta sur la table auprès de Panpale et s’y confronta pour sa première joute publique en tant que bertsulari. Dès lors, il fut invité aux fêtes de Sare chaque année jusqu’au début de la guerre en 1939. Mais c’est après-guerre, sous l’impulsion de Teodoro Hernandorena que commença sa "carrière". Hernandorena était en recherche de bertsulari pour organiser les premiers concours d’Iparralde. Mattin fut l’un des 16 bertsulari participant au premier concours en Pays Basque nord en 1946 aux côtés de:

  • Xalbador (Urepele-Urepel),
  • Zubikoa (Banka-Banca),
  • Intzabi, Iriarte et Xetre (Hazparne-Hasparren),
  • Goikoetxea Orkazarre (Azpeitia),
  • Aintziart (Heleta-Helette),
  • Errexil (Errezil/Urruña-Urrugne),
  • Etxahun (Iruri-Trois Villes),
  • Larramendi (Suhuskun-Suhescun),
  • Gariador (Arrangoitze-Arcangues),
  • Etxexuri (Amikuze-St Palais),
  • Meltxor (Hendaia-Hendaye),
  • Larramendi (Irisarri-Irissarry)
  • Felix Iriarte (Banka-Banca).

Le premier rassemblement eut lieu à St Jean de Luz le 22 septembre 1946 et la première finale à Hasparren le 17 novembre. Mattin y participa avec Xalbador, Zubikoa, Etxahun, Felix Iriarte, Goikoetxea et Meltxor. Le vainqueur fut Etxahun Iruri.
Mattin se représenta aux concours de l'année suivante, à Espelette, et à Saint Jean Pied de Port (que les ATP enregistrèrent). Il sortit vainqueur de cette deuxième édition. Il participa ensuite à toutes les autres éditions: Sara-Sare (1948.04.04), Luhuso-Louhossoa (1949.04.24), Sara-Sare (1949.05.22), Urruña-Urrugne (1949.11.20), Donibane Garazi-St Jean-Pied-de-Port (1950.04.16), Donibane Lohizune-St Jean-de-Luz (1950.10.01), Baigorri-St Etienne de Baigorry (1951.09.23), Sara-Sare (1952.09.21 et 1952.12.28). Le duo Xalbador / Mattin devint dès lors très populaire et ils participèrent à de nombreuses joutes dans tout le Pays Basque. Mattin participa également au concours national de bertsu qui eut lieu côté espagnol durant les années 1960, plutôt pour transmettre le goût du "bertsularisme" que par amour de la compétition.
Il se produisit également hors du Pays basque, notamment à Paris, le 18 mai 1958, le 24 avril 1960 ainsi qu’en décembre 1969. Il traversa également l’Atlantique avec son compère Xalbador et leurs familles respectives pour se produire pendant un mois devant les Basques d’Amérique.
Il s’adonna également à l’écriture de bertsu dans plusieurs livres publiés ainsi que dans des journaux tel Gure Herria. Il survécut 5 ans à son complice mais ses apparitions publiques se firent rare après le décès de Xalbador en 1976, si ce n’est au cours de quelques hommages qui lui furent rendus (Ahetze, Oiartzun,…). Il succomba le 22 juillet 1981, prenant place auprès des grandes étoiles de sa génération au firmament des bertsulari.

Sources: livrets illustrés, en basque, sur Hernandorena et sur Treku.

Rédacteurs: Pantxix Bidart et Marie Hirigoyen Bidart