Bocage virois – Cotentin

Recto d'une lettre de Michel de Boüard à Marcel-Dubois
Recto d'une lettre de Michel de Boüard à Marcel-Dubois

Introduction

Il s'agit d'une brève enquête (trois jours de présence sur le terrain), sollicitée plus que programmée, qui a donné l’occasion à Claudie Marcel-Dubois  et Maguy Pichonnet-Andral d’opérer une collecte exclusivement vocale auprès de chanteurs en majorité paysans et âgés, dans des répertoires hétérogènes et sans ancrage régional marqué. Claudie Marcel-Dubois l’a définie a posteriori en avançant que la mission avait permis d’étudier « les adaptations locales de chansons-types qui caractérisent le répertoire bas-normand ainsi que les modes d’interprétation » (source : rapport d’activité scientifique 1950).

Circonstances

L’initiative, la préparation, la conduite partielle de l’enquête et son prolongement reviennent à l’universitaire Michel de Boüard, fondateur en 1946 du musée d’ethnographie et d’histoire de la Normandie, et qui présidait alors la Société d’ethnographie française (SEF).

Portrait de Michel de Boüard (coll. privée)
Portrait de Michel de Boüard (coll. privée)


Il a ainsi recommandé chaleureusement une des informatrices qu’il a lui-même rencontrée et il a surtout mis à contribution son assistante à la faculté des lettres, Marthe Moricet, ainsi que sa future collaboratrice au musée, Hélène Letouzey, à qui il a été demandé d’escorter les ethnomusicologues du musée des Arts et Traditions Populaires.

La mission sur le terrain commence d’ailleurs en prélude au congrès de la Société d'ethnographie française que de Boüard accueille à la fin du mois de septembre 1950 à Caen, la ville où il enseigne, et elle s’y achève en marge des séances.

Itinéraire et chronologie

Le circuit emprunté par l’enquête traverse les trois départements bas-normands, à raison d’un par jour :
- l’Orne, le 21 septembre 1950 (village de Frênes, aujourd’hui section de la commune de Tinchebray-Bocage),
- la Manche le 22 septembre (village de Lithaire, aujourd’hui section de la commune de Montsenelle),
- le Calvados le 27 (Caen).

Informateurs rencontrés

Ils sont au nombre de sept, inégalement éclairés par les renseignements disponibles :
- Mme Carey (ou Cavey) : née vers 1905 à Honfleur (Calvados), vit à Lithaire au moment de l’enquête, employée comme journalière par Flaminie Dupin ;
- Flaminie Dupin née Ève en 1863, à St-Symphorien-le-Valois (Manche), cultivatrice ;
- Constant Gaubert (né en 1879 à Frênes), blanchisseur puis agriculteur, ami et conscrit de Letellier, chantre de l’église paroissiale avant la guerre de 1914 ;
- Jean Houssin, petit-fils de Flaminie Dupin ;
- Fernand Lechanteur (1910, Agon-Coutainville – 1971, Caen), dit "Gires-Ganne", agrégé d’allemand (1939), enseignant, censeur (1952), proviseur du lycée Le Verrier de St-Lô (Manche, 1953-1961) puis du lycée Malherbe de Caen (1961-1969), chargé de cours à l’université de Caen, dialectologue, poète, fondateur de l’association "Parlers et traditions populaires de Normandie" (1968) et de la revue éponyme devenue Le Viquet (1986) ; l’année suivant leur séjour, Claudie Marcel-Dubois et Maguy Pichonnet-Andral ont mis à profit le passage à Paris de ce chanteur pour lui faire enregistrer au studio-labo du musée dix pièces supplémentaires qui forment la collection MUS1951.013.
- Charles Letellier (1880-1965, Frênes), successivement facteur, blanchisseur, cocher et cultivateur, chantre de l’église paroissiale avant la guerre de 1914 ; indique qu’il chante dans les congrès d’anciens combattants ;
- René Saint, né en 1914 à Vesly (Manche), cultivateur.

Enregistrements effectués

Ils sont au nombre de 70 et donnent tous à entendre des chansons et des cantiques, si on met à part une histoire psalmodiée et des devinettes : près de la moitié ont été captés à Frênes, dans le bocage virois, vingt-huit à Lithaire et les onze derniers à Caen.

À une exception près, l’âge élevé de la plupart des informateurs n’a pas sensiblement altéré leurs moyens vocaux ; on peut au contraire relever la vigueur de l’intonation de Charles Letellier, comme la netteté de son articulation.

Les répertoires des uns et des autres, qui peuvent se recouper à la marge et dont ils ont pu ne livrer qu’une sélection, se caractérisent par leur diversité, sinon leur hétérogénéité. Y figurent quelques chansons déjà présentes dans les collectes imprimées des folkloristes normands ; d’autres ou les mêmes sont attestées dans d’autres régions, avec d’inévitables variantes quant à l’air ou aux paroles. Peut-être est-ce ce manque d’originalité qui a dissuadé d’approfondir les investigations des enquêtrices alors plus soucieuses de traquer les archaïsmes que d’observer la place de la pratique musicale dans la sociabilité villageoise : c’est bien plus tard et sans elles que les collectages systématiques en ont révélé la vitalité en Normandie.

Après le terrain

Hormis une brève relation dans Le mois d’ethnographie française (octobre 1950, p. 86), la seule restitution de l’enquête a lieu avant même sa dernière séquence, à chaud, durant le congrès de la SEF : Claudie Marcel-Dubois présente en effet à ses participants, « en première audition », les disques gravés les jours précédents. L’enquête connaît par ailleurs une sorte de rebond un an plus tard quand Fernand Lechanteur, de passage à Paris, enregistre dans le studio du Musée National des Arts et Traditions Populaires un nouvel ensemble de dix chants d’inspiration religieuse ou tout à fait profane (collection MUS1951.013).

L’année suivante, l’équipe du laboratoire d’ethnographie régionale intégrée au musée de Normandie amorce sa propre collecte, sur différents terrains moins exclusivement bas-normands, et remet des copies des enregistrements réalisés au Musée National des Arts et Traditions Populaires (collection MUS1953.001) ; elle récidive en 1954 et 1957. Enfin, au début des années 1960, Claudie Marcel-Dubois et Maguy Andral réalisent un reportage sonore sur le pardon des Terre-Neuvas à Fécamp (Seine-Maritime, collection MUS1962.001) avant qu’une élève de Claudie Marcel-Dubois à l’École pratique des hautes études, Monique Brandily, puis qu’un jeune collaborateur du département d’ethnomusicologie, Donatien Laurent, lui rapportent les dernières brassées de chansons normandes intégrées à la phonothèque (collections MUS1963.012 et 032).

Références bibliographiques

- Bertaux Jean-Jacques,  « Hélène Letouzey (1909-1994) », dans Annales de Normandie, 45e année, 1995-1, p. 89-90.
- Bertaux Jean-Jacques, « Michel de Boüard, l’ethnographe. Annales de Normandie et Musée de Normandie : deux lieux d’une rencontre entre ethnographie et histoire », dans Annales de Normandie, 62e année, 2012-1, p. 73-83.
- Boüard Michel de,  « Chronique des études normandes », dans Annales de Normandie, 1re année, 1951-2, p. 142-143 et 145. 
- Boüard Michel de, Journal de route 1946-1956, édité et annoté par J.-J. Bertaux, avant-propos de B. Hamelin, Caen, Musée de Normandie, 2009.

- Boüard Michel de, « Marthe Moricey », dans Annales de Normandie, 10e année, 1960-1, p. 86-87;
- Boüard Michel de, « Fernand Lechanteur (1910-1971). In memoriam », dans Parlers et traditions populaires de Normandie, t. 13-12e fasc., 1971, p. 104-160.
- Davenson Henri (pseud. d’Henri-Irénée Marrou), Le Livre des chansons ou introduction à la chanson populaire française. S’ensuivent cent trente neuf belles chansons anciennes choisies et commentées par Henri Davenson, Neufchâtel, éditions de la Baconnière, 1946.
- Fleury Jean, Littérature orale de Basse-Normandie (Hague et Val-de-Saire), Paris, Maisonneuve et Cie, 1883.
Hamelin Bertrand, « Michel de Boüard, un « chartiste dans la vie moderne » (1926-1940) », dans Annales de Normandie, 62e année,‎ 2012-1, p. 11-27 ; avec Lévesque Jean-Marie et Marin Jean-Yves, Journal de l’exposition : Michel de Boüard 1909- 1989, un intellectuel dans son siècle, Caen, Musée de Normandie, 2009.
- Leclerc Léon, Chansons populaires du pays normand recueillies et illustrées par Léon Leclerc, harmonisées par René Lefebvre, Paris, R. Deiss, 1926.
- Lechanteur Fernand, La Normandie traditionnelle, 2 tomes édités et annotés par Jacques Mauvoisin, Coutances, OCEP, 1983 et 1986.
- Moullé Édouard, Chants populaires recueillis dans la Haute-Normandie, Paris, Moullé, 1890.
- Perducet Gaston, La Chanson normande, chansons du pays de Normandie recueillies, notées et harmonisées par G. Perducet, Paris, Heugel, 1913.
- Redhon François,  « Musique et musiciens traditionnels dans le Domfrontais » dans dans Le Pays bas-normand, 1980, n°2.
- Redhon François,  « Musiques et musiciens traditionnels en Normandie : pratiques musicales traditionnelles en milieu rural dans la Normandie de 1789 à 1914 » dans Le Pays bas-normand, 1984, n°173-1, p. 19-123.

Les archives de l'enquête

Les archives sonores

La collection porte le numéro d'inventaire MUS1950.008. Afin de mieux faire ressortir les qualités respectives des interprètes, nous donnons ici un seul enregistrement pour chacun d'eux. Un lien vers toutes les ressources se trouve en bas de page.

- Chansons interprétées par Mme Carey: Chant de la résurrection (MUS1950.008.038)
- Chansons interprétées par Flaminie Dupin: Nous étions trois filles dans un pré (MUS1950.008.031.01), Je ne veux pas me marier (MUS1950.008.031.02), J’ai un coquin de frère (MUS1950.008.032), L’ermite un jour se promenant (MUS1950.008.033), Il est venu l’autre jour un gros lourdaud pour me voir (MUS1950.008.034.01), Bonjour mon aimable bocagère (MUS1950.008.034.02), Le jeu de cartes (MUS1950.008.035 ; MUS1950.008.036.01), Ma Joséphine (MUS1950.008.036.02), Eugénie les larmes aux yeux (MUS1950.008.037.01), Le moine du couvent (MUS1950.008.037.02), Damond et Henriette (MUS1950.008.039, MUS1950.008.040, MUS1950.008.041.01), Il était une jeune fille que vous connaissez bien (MUS1950.008.046.02), Nous sommes venus vous voir (MUS1950.008.047.02), Si vous voulez que je vous chante (MUS1950.008.049.02), Le petit Christophe (MUS1950.008.051.02). Flaminie Dupin a aussi livré des Devinettes (MUS1950.008.050).
- Chansons interprétées par Constant Gaubert: La Perdriole (MUS1950.008.011), En revenant des noces (014.02), C’est la bique à Durand (017), Quand j’étais chez mon père garçon à marier (020&21.01), Les ouvriers (028&029.01), Ah que les femmes sont bêtes (029.02).
- Chansons interprétées par Charles Letellier: Dans la cour à ma tante (MUS1950.008.001, MUS1950.008.002), Le testament de Napoléon (MUS1950.008.003, MUS1950.008.004), Je me suis loué à la Saint-Jean (MUS1950.008.005), Dites-nous qu’est-ce qu’un (MUS1950.008.006, MUS1950.008.007), Quand j’étais chez mon père, les pattes en haut (MUS1950.008.008, MUS1950.009.01), La première fois, la foi, la loi (MUS1950.008.012, MUS1950.008.013), C’est aujourd’hui que Rosette se marie (MUS1950.008.016), Là-haut sur la montagne (MUS1950.008.018), Martin prit sa hache (MUS1950.008.019), Quand j’étais chez mon père petit pastouriau (MUS1950.008.021.2, MUS1950.008.022.01), Un beau jeune homme de qualité (MUS1950.008.023, MUS1950.008.024), La noce empoisonnée (MUS1950.008.025.01, MUS1950.008.025.02, MUS1950.008.026.01), La machine à vapeur (MUS1950.008.026.02), Dans mon pays le rossignol y chante (MUS1950.008.027), Trois filles ont charmé mon cœur (030), et le "monologue de la noce empoisonnée" (MUS1950.008.025.001, MUS1950.008.025.002, MUS1950.008.026.01).
- Chansons interprétées par Charles Letellier et Constant Gaubert: Je me suis levé de grand matin (MUS1950.008.009.02, MUS1950.008.10), Mon père et ma mère n’avaient que moi (MUS1950.008.014.01), En revenant des noces (MUS1950.008.014.03, MUS1950.008.15), Mon ami tu t’en vas (MUS1950.008.022.02).
- Chansons interprétées par Jean Houssin: En avant ma Normandie (MUS1950.008.051.01).
- Chansons interprétées par Fernand Lechanteur: Chanson de Biron (MUS1950.008.052), Bien le bonjour ma petite Nonnette (MUS1950.008.053), J’étais assis dans ma chambrette (054), Il était une jeune fille de Saint-Malo (MUS1950.008.055.01), Chant pour soulever des gerbes (055.02), Sur les bords de la Loire (MUS1950.008.056.01, MUS1950.008.057.01), Brave marin s’en va (MUS1950.008.056.02, MUS1950.008.057.02), Un beau navire à la riche carène (MUS1950.008.058.01), J’m’en suis rouli-roula (MUS1950.008.058.02), Sautons butons, ma grand-mère (MUS1950.008.059.01), Turelurelure encore clôture (MUS1950.008.059.02).
- Chansons interprétées par René Saint: La valse des cochons de bois (MUS1950.008.041.02), Chant de la résurrection (MUS1950.008.042), En revenant de noces (MUS1950.008.043, MUS1950.008.044), La belle Angélique (MUS1950.008.045, MUS1950.008.046.01), Petit soldat de guerre (MUS1950.008.047.01), La Perdriole (MUS1950.008.048, MUS1950.008.049.01).

Compléments dans la collection MUS1951.013 (13 enregistrements effectués à Paris, au Musée National des Arts et Traditions Populaires le 28 septembre 1951). Chansons interprétées par Fernand Lechanteur : J’avais une maîtresse (013.01), La Batelière (013.02.01&02), Vous n’avez pas la taille (013.03.01), V’là les gars d’Agon qui passent (013.03.02), La petite alouette (013.03.03), Cantique à la Vierge (013.03.04), Cantique des Terre-Neuvas (013.03.05&06), Magnificat (013.04.01&02), Cantique de Noël (013.04.03&04).

Les archives textuelles

Le 1er dossier (FRAN_0011_20130043_049_001) rassemble les huit courriers échangés entre Michel de Boüard et Claudie Marcel-Dubois entre le 19 août et le 19 octobre 1950, ainsi que l’itinéraire et la chronologie détaillée de la mission de septembre 1950.

Le 2e dossier (FRAN_0011_20130043_049_002) contient les notes manuscrites prises sur les livres de Fleury et de Davenson, en lien avec quelques-unes des chansons enregistrées, suivies de la transcription de quelques autres.

Le 3e dossier (FRAN_0011_20130043_049_003) aligne les 4 pages dactyl. de l’inventaire des collections d’archives sonores intéressant la Normandie (1950-1963) détenues par la phonothèque du Musée National des Arts et Traditions Populaires.

Nota : Le carnet d’enquête (en instance de numérisation) est conservé aux Archives nationales sous la cote 20130043/14.

Consulter le fonds d'archives sur Didόmena

Rédacteur: François Gasnault
Remerciements à Yvon Davy, directeur de l’association La Loure, Musiques et traditions orales de Normandie ; Julie Deslondes, directrice des Archives départementales du Calvados ; Amélie Guesnon, responsable du bureau des archives de l’université de Caen ; Jean-Marie Levesque, directeur du musée de Normandie ; Domnine Plume, responsable des archives sonores et audiovisuelles aux Archives départementales de la Manche ; Jean Quellien, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Caen.